Ouïghours + santé mentale = ?

Bien que la semaine de la santé mentale eût lieu du 6 au 12 octobre, nous trouvons essentiel de continuer la discussion autour de la sensibilisation aux maladies mentales. À ces fins, Neuropresse aborde la situation du peuple ouïghour en Chine qui montre bien l’importance de comprendre les différents contextes et les réalités de certaines personnes souffrant de maladies mentales.

 

 Photo: Ozan Kose Archives Agence France-Presse


En février dernier, plusieurs ONG demandaient à l’ONU d’étudier le cas de plusieurs détentions arbitraires dans la région de Xinjiang, où les Ouïghours représentent 45 % de la population. Ce peuple minoritaire turcophone, vivant principalement dans la province de Xinjiang, est de confession musulmane sunnite et subit présentement une tentative d’acculturation (Defranoux et Celbon 2019). En effet, à la suite de nombreux témoignages et rapports crédibles, Amnesty International porte des accusations à l’encontre de la Chine telles que l’internement de masse, la surveillance intrusive, l’endoctrinement politique et l’assimilation culturelle forcée. Les camps ont pour but de rééduquer les Ouïghours afin de les transformer en de parfaits citoyens chinois Hans, à savoir l’ethnie majoritaire et dominante en Chine (Chahuneau 2018). De nombreux groupes de défense des droits de l’Homme font état d’enfants séparés de leurs parents et amenés dans des « écoles » où l’usage de leur langue natale est proscrit et où la divulgation des membres de leur communauté est fortement appuyée (Defranoux et Celbon 2019). Cette situation particulièrement difficile pour le peuple ouïghour nous rappelle infailliblement le cas des pensionnats autochtones au Canada et les camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale dont les caractéristiques s’en rapprochent davantage. En effet, de la même manière que les camps de concentration nazis, l’État chinois cible une population de confession spécifique et l’interne pour des raisons similaires.


Pourquoi les Ouïghours?


Durant les années 1980, la diaspora ouïghoure a financé la construction de nombreuses mosquées et écoles coraniques. Pour l’État chinois, toute minorité ou population s’opposant aux lignes directrices du parti communiste devenait un ennemi (Sadozaï et Shahabuddin 2018). Le peuple ouïghour devint ainsi l’objet de leur attention. Dans les années 1990, le gouvernement adopta des mesures antiterroristes pour contrôler les Ouïghours (Bissot 2007). Cette minorité musulmane ainsi que d’autres telles que les Kazakhes et les Kirghizes se sont vu être qualifiées de menace terroriste et de djihadistes (Sadozaï et Shahabuddin, 2018). Ces mesures contrôlantes et oppressantes ne firent qu’augmenter le sentiment d’appartenance des Ouïghours à leur culture. Cette situation mena aux attentats de 2013 et 2014, durant lesquels des Ouïghours tuèrent de nombreux civils Hans dans l’objectif d’arrêter les actes de répressions gouvernementales. Après ces attentats, le gouvernement augmenta le contrôle sur cette population avec la création de camps de rééducation, d’écoles spéciales pour les enfants et d’arrestations arbitraires. Depuis 2014, de nombreux Ouïghours fuient la Chine, et ce chiffre ne fait qu’augmenter (Sadozaï et Shahabuddin, 2018).


Ce que les pensionnats autochtones nous ont appris / Ne refaisons pas les mêmes erreurs


Il est primordial de comprendre les impacts de ces évènements sur la santé physique et mentale des membres de cette minorité. Au Canada, les pensionnats autochtones nous démontrent les sérieuses conséquences physiques et mentales entraînées par une tentative d’acculturation forcée. Les enfants qui ont vécu dans les pensionnats ont développé plusieurs troubles mentaux tels que la dépression majeure, les troubles dysthymiques, la détresse psychologique, les syndromes post-traumatiques ainsi que des problèmes de dépendance (Dion et al. 2016). L’époque des pensionnats autochtones a créé des traumatismes qui sont intergénérationnels, c’est-à-dire qu’ils sont transmis aux enfants par le biais des comportements des parents (Baril et Tourigny 2015).
Dans le cas de la Seconde Guerre mondiale, des séquelles, parfois inaltérables, ont été observées chez les individus ayant subi l’internement forcé. La santé physique et mentale étant déjà mise à rude épreuve dans la vie courante, des conditions similaires à celles-ci engendrent des séquelles d’une grande sévérité. En effet, des professionnels de la santé ont cité le déficit pondéral, l’instabilité émotionnelle, l’état dépressif et la diminution de la mémoire immédiate parmi les pathologies dont souffraient les personnes revenues des camps. Des améliorations durant la période de rémission ont été observées pour plusieurs, mais certains traumatismes ont peiné à se cicatriser et empêchent l’épanouissement social et professionnel.


Le cas des Ouïghours mérite également d’être suivi et analysé pour que des intervenants aident à la guérison des troubles mentaux causés par la maltraitance de l’État chinois. Les témoignages et les récits de certains évadés le démontrent.
 
 
Bibliographie
 
Baril, K., et Tourigny M. 2015. « Le cycle intergénérationnel de la victimisation sexuelle dans l’enfance : modèle explicatif base sur la théorie du trauma », Carnet de notes sur les maltraitances infantiles, vol. 1, no 1, p. 28-63.


Bissot, H. (2007). Lothaire Fanny, La Chine et ses minorités : Les Ouïghours entre incorporation et répression, Paris, L’Harmattan, 2006, 196 p. Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (119-120), 288-292.


Chahuneau, L, 2018.  Comment ma mère a été internée dans un « camp de rééducation en Chine ». Le Point, article en ligne (consulté en ligne le 2 octobre 2019) : https://www.lepoint.fr/monde/comment-ma-mere-a-ete-internee-dans-un-camp-de-reeducation-en-chine-30-11-2018-2275592_24.php


Defranoux, L, Cebron, V, 2019. Chine : les Ouïghours enfermés dès l’école. Libération, article en ligne (consultée le 2 octobre 2019). https://www.liberation.fr/planete/2019/09/05/chine-les-ouighours-enfermes-des-l-ecole_1749545


Dion, J., Hains, J., Ross, A., & Collin-Vézina, D. (2016). Pensionnats autochtones: impact intergénérationnel. Enfances Familles Générations. Revue interdisciplinaire sur la famille contemporaine, (25).


Sadozaï, M., & Shahabuddin, C. (2018). La politique contre-terroriste chinoise face aux réseaux jihadistes en Asie du Sud-Est. Monde chinois, (2), 50-58.


https://lutetia.info/?page_id=451

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