Spécial automnal

October 27, 2019

J’ai eu la chance de m’entretenir avec une professionnelle de la santé pas comme les autres pour l’entrevue d’aujourd’hui.
***Le saviez-vous ? Le mois d’octobre est le mois de l’ergothérapie au Canada !***

 

 

 

Agnès Martinova Croteau : J’aimerais que tu nous parles un peu de ton parcours…

 

Élise Couture : Je m’appelle Élise Couture et je suis ergothérapeute en santé mentale. J’ai étudié à l’Université de Sherbrooke où j’ai gradué en 2013. Le programme à cet endroit est un baccalauréat-maîtrise condensé en quatre ans. Dans le cadre du programme, on est appelés à explorer différents milieux de pratique en ergothérapie (tels que les CLSC ou les hôpitaux). On nous encourage aussi fortement à explorer plusieurs clientèles différentes, que ce soit santé physique, santé mentale, pédiatrie, gériatrie… etc. J’ai dû faire plusieurs stages, mais c’est vraiment quand j’ai fait mon premier stage en santé mentale en Beauce – d’où je suis d’ailleurs originaire – que j’ai vraiment eu un coup de cœur pour cette branche-là de l’ergothérapie, qui n’est pas la plus populaire ni la plus connue ! J’ai tout de suite su que c’est bien ce que je voulais faire et je trouvais cela vraiment, vraiment passionnant. Quand j’ai gradué, j’ai essayé de chercher un emploi dans le domaine de la santé mentale directement. J’ai commencé à travailler à Montréal à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont au début, dans un programme d’hôpital de jour avec une clientèle aux prises avec des troubles psychotiques. J’ai fait ça très, très brièvement parce que rapidement, j’ai été engagée à l’Institut universitaire en Santé Mentale Douglas (IUSMD).  J’ai donc commencé à pratiquer en 2013, pas longtemps après ma graduation. À l’IUSMD, j’ai travaillé 3 ans et demi au programme de gérontopsychiatrie, puis deux ans en intégration sociale et à l’emploi avec des adultes présentant diverses problématiques en santé mentale et depuis 6 mois je travaille à la clinique externe des troubles psychotiques adulte. Je suis également tutrice à l’Université de Montréal pour la 2e fois cette année dans le cadre du cours santé mentale du programme d’ergothérapie avec des étudiants de 2e année. 

 

En fait… je devrais peut-être expliquer un peu le contexte de l’ergothérapie en santé mentale ?

 

AMC : Oui, oui ! Tu peux nous donner ta définition de ce que c’est, l’ergothérapie.

 

EC : Pour moi, l’ergothérapie, c’est vraiment la science de l’occupation. On s’intéresse vraiment aux occupations des gens.  L’ergothérapie, c’est vraiment d’évaluer l’impact d’un problème de santé ou d’un handicap, que ce soit physique ou mental, sur le fonctionnement au quotidien. Par exemple, il y a des personnes qui sont hospitalisées pour une dépression, ou bien un trouble anxieux, ou encore une psychose. Le psychiatre demande alors une évaluation en ergothérapie pour déterminer si c’est sécuritaire pour la personne de retourner vivre à la maison.  On va donc regarder : est-ce que le trouble mental affecte la capacité de la personne à accomplir ses occupations quotidiennes ? Si oui, comment et que peut-on faire pour aider la personne à s'améliorer ou pallier à ses difficultés? Par exemple, on évalue les soins personnels : est-ce que la personne est capable de se laver, s’habiller, manger ? Pour ce qui est des tâches domestiques : est-ce que la personne est capable de cuisiner ? De gérer un budget, de se déplacer dans la communauté, d’entretenir des relations avec les gens ? Est-elle capable de travailler ou d’étudier ? Il y a aussi l’impact sur les loisirs : est-ce que la personne est capable d’accomplir les loisirs qu’elle veut ? Nous travaillons ensuite à développer, restaurer ou maintenir les habiletés de la personne, mais aussi à adapter ses occupations et son environnement pour lui permettre d’atteindre un niveau d’autonomie optimal. Tout cela est dans le but de maintenir un équilibre occupationnel significatif et satisfaisant pour la personne soignée. La majorité des ergothérapeutes travaillent dans le réseau de la santé public, soit dans les hôpitaux, les centres de réadaptation, les CLSC, mais il y a aussi des ergothérapeutes dans le secteur privé. 

 

AMC : Est-ce que vous mettez aussi l’emphase sur la préservation de l’autonomie de la personne ?

 

EC :  Oui, oui ! C’est au cœur de l’ergothérapie, en fait. On veut vraiment promouvoir l’autonomie le plus possible, et faire en sorte que la personne puisse s’épanouir et rester autonome le plus longtemps possible.

 

AMC : À ton choix, pour ma prochaine question : tu peux me raconter une journée « type », ou bien une journée un peu… exceptionnelle, que tu pourrais avoir vécue dernièrement, en tant qu’ergothérapeute en santé mentale.

 

EC : Comme j’ai mentionné tout à l’heure, dépendamment du milieu de travail, ça varie beaucoup. Cependant, je peux te parler de ce qu’il en est en ce moment pour ma part : je travaille dans une clinique externe pour des gens qui ont des troubles psychotiques, donc des gens qui vivent dans la communauté, en appartement ou dans des ressources d’hébergement pour personnes avec problèmes de santé mentale. 

 

Une journée type pour moi : ayant un rôle d’évaluation, je commence par recevoir des demandes de mes collègues qui s’inquiètent, par exemple, de la sécurité d’une personne à domicile.  Je vais alors aller voir les gens chez eux pour me présenter, faire une entrevue initiale et voir un petit peu leur situation, leurs besoins et leurs difficultés. Par la suite, j’utilise principalement la mise en situation pour mettre les gens en action, ce qui me permet d’observer leurs capacités.  Par exemple, je peux leur demander de préparer un repas.  Ils doivent alors planifier un plat qu’ils connaissent et qu’ils se sentent à l’aise de cuisiner.  Je peux même, dans cet exemple, les accompagner à l’épicerie pour observer comment ils réussissent à rassembler les choses dont ils ont besoin, avant de revenir chez eux pour cuisiner.  

 

Après cela, je peux faire une autre mise en situation à la gestion financière, c’est-à-dire que je vais leur présenter des mises en situation fictives de transactions.  On regarde parfois leurs relevés bancaires : est-ce qu’ils sont capables d’expliquer leur budget ? Leurs dépenses ? Leur(s) revenu(s) ?  Ont-ils un bon jugement par rapport à l’aspect financier ? 

 

Quant aux autres mises en situation : souvent, je vais vérifier s’ils sont capables d’aller chercher des informations. S’ils font face à un problème, sont-ils en mesure d’aller chercher une information X pour le résoudre ?  

 

Ça peut être aussi de les accompagner en transport en commun.  Je leur demande d’aller à un endroit et j’observe s’ils arrivent à se débrouiller, à s’orienter et à se rendre d’un point A au point B. 

 

C’est pas mal ça, les mises en situation. On a certains tests plus pointus ou standardisés, des batteries d’évaluation où l’on suit certains protocoles pour ensuite comparer les résultats avec des normes établies selon l’âge de la personne, ainsi que sa scolarité.  Voilà…. Ça dépend beaucoup des difficultés rencontrées.  Quand je travaillais avec les personnes âgées, j’évaluais souvent les soins personnels.  Je leur présentais alors des mises en situation à l’hygiène et à l’habillage : est-ce qu’ils réussissent à se lever du lit ? À aller prendre leur douche ?  À manger, à s’habiller, à aller aux toilettes ?  On regarde vraiment tous les aspects du fonctionnement des gens. 

 

J’ai fait aussi de l’ergothérapie spécialisée en intégration à l’emploi. Ça, c’était complètement différent.  À ce moment-là, j’allais vraiment observer les gens au travail.  C’était surtout des gens avec des troubles mentaux graves, qu’il fallait aider dans leur intégration alors qu’ils avaient peu ou pas d’expérience de travail.  Je participais aussi au développement d’emploi en rencontrant des employeurs intéressés à engager des personnes avec un trouble de santé mentale et en créant des opportunités d’emploi selon les intérêts et les forces des clients.  La personne pouvait consentir à divulguer sa problématique en santé mentale et elle avait toujours le choix de le faire ou pas. De toute façon, nous les aidions quand même dans les deux cas.  Parfois, je devais faire ce qu’on appelle du « shadow coaching » : j’aidais la personne sans que l’employeur ne sache que la personne est suivie en santé mentale, donc un peu « à distance », si on veut.  Cependant, lorsque la personne était d’accord que l’on contacte son employeur, je pouvais aller la voir au travail, regarder quelles étaient ses tâches, etc.  Par exemple, j’ai eu un client qui travaillait dans une épicerie.  L’employeur pouvait me dire quelles étaient ses difficultés et moi j’allais observer ce qui se passait vraiment pour ensuite suggérer des trucs afin de l’aider à s’améliorer.  Même chose pour les études, en fait.  Ça m’est arrivé d’aller dans les écoles pour des jeunes avec un premier épisode psychotique.  Ils pouvaient être au cégep, ou à l’université, etc. En fonction de leurs difficultés, j’allais parfois négocier des accommodements ou des mesures d’aide avec l’établissement scolaire. Comme tu vois, c’est très vaste, tout ce qu’on peut faire en ergothérapie ! Ça dépend du milieu et du mandat que tu as.

 

J’ai pu faire également un an d’intégration sociale, axé vraiment sur les loisirs ainsi que le bénévolat. J’amenais les gens à explorer des activités de loisir dans la communauté, en visitant divers organismes communautaires, ou en organisant carrément ces activités avec eux – que ce soit des activités physiques, artistiques, ou tout autre loisir qu’on peut imaginer pour leur faire expérimenter ce que c’est d’avoir un loisir et faire susciter l’intérêt, la motivation… bref, tous les bienfaits des loisirs.  Même chose pour le bénévolat. On explorait les possibilités avec eux pour vraiment améliorer la confiance en soi, aider les gens à retrouver des rôles significatifs, et leur permettre d’être actif dans la société au même titre que les autres, finalement. 

 

Il y a beaucoup un volet de briser la stigmatisation aussi. Nous aidons les gens à enlever l’étiquette de « malade » qu’ils peuvent avoir à cause d’un diagnostic de santé mentale. En ergothérapie, je pense que nous ne sommes pas du tout axés sur la maladie.  Nous sommes axés sur les occupations.  Nous tenons compte des difficultés et nous adaptons ces occupations en fonction des capacités et des limitations des gens, le tout en mettant particulièrement l’emphase sur « l’empowerment » de ces personnes.  Nous leur faisons prendre conscience que ce n’est pas parce que tu as un problème de santé mentale que tu ne peux plus rien faire.

 

AMC : T’attaches-tu parfois à certains patients ?

 

EC : Ah…. Bien oui ! C’est sûr ! (Rires). Surtout quand on est en suivi intensif avec des clients qu’on voit plusieurs fois par semaine. Il y a des clients que je pouvais voir presqu’à chaque jour ! Vraiment, on développe un lien assez fort avec ceux que l’on accompagne, que ce soit dans leurs succès comme dans leurs échecs.  C’est sûr que ça vient nous toucher, mais c’est aussi cela qui rend mon travail aussi intéressant et valorisant : accompagner le monde dans les hauts et les bas.  Oui, il y en a toujours auxquels on s’attache davantage – en restant toujours professionnels à travers tout ça, évidemment.  Et puisque nous voulons que les gens soient le plus autonomes possible, l’idée est de les faire progresser afin qu’ils puissent graduellement arriver à un point où ils n’ont plus besoin de nous.  Au début, on les accompagne beaucoup, dans chaque petite étape, mais on essaie ensuite tranquillement de diminuer le soutien qu’on leur donne pour qu’ils puissent être autonomes.

 

AMC : En tant qu’ergothérapeute, est-ce que tu connais bien les situations d’urgence ? Est-ce que ça t’est déjà arrivé ?

 

EC : C’est sûr car actuellement, j’ai un rôle d’ergothérapeute, mais aussi de gestionnaire de cas. Je suis un peu « l’intervenant-pivot », si tu veux. Ça veut dire que je suis vraiment l’intervenante principale qui, avec le psychiatre, suit le patient et intervient lorsqu’il y a des signes de crise ou lorsque le patient doit être amené à l’urgence. Ça m’arrive régulièrement de devoir faire ce qu’on appelle des interventions de crise. On essaie, dans la mesure du possible, de se préparer à faire face avant que la crise arrive, en aidant notamment les clients à identifier leurs signes de rechute ou les signes avant-coureurs.  Il faut alors établir des plans d’action à appliquer dès que ces signes-là apparaissent : ça peut être d’interpeller les proches, ou de devancer leur rendez-vous avec le psychiatre pour faire un ajustement de médication urgent.  Ça peut être aussi d’accompagner la personne jusqu’à l’urgence pour être évaluée.  Malheureusement, il y a des clients qui vont passer à travers plusieurs rechutes et hospitalisations. On reste donc impliqués avec eux tout au long de leur hospitalisation, et on est là surtout pour les accueillir quand ils retournent à la maison.  C’est un apprentissage qui prend du temps. Mon expertise, c’est majoritairement avec ceux qui ont des troubles psychotiques sévères et persistants. Les gens doivent vivre avec la schizophrénie, par exemple, toute leur vie et cela va souvent inclure des périodes de rechute. 

 

AMC : Quelle est ta plus grande satisfaction à ce jour dans ta profession ? 

 

EC : C’est une grosse question ! Hm… j’en ai plusieurs, c’est difficile ! Cependant, je pense que l’intégration à l’emploi m’a particulièrement marquée. Ça me touchait beaucoup de voir toutes les recherches, les efforts, les essais qu’on faisait dans différents milieux, avec différentes tâches, pour différents employeurs…   Il fallait négocier, et c’était beaucoup d’essai-erreur !  Quand on réussissait à trouver un emploi convenable pour la personne, et qu’elle quittait, par exemple, l’aide sociale pour occuper cet emploi, c’était « wow » !  Ça m’a vraiment marquée.

 

Les personnes âgées aussi m’ont beaucoup touchée, ceci-dit.  C’est une clientèle qui me rejoignait parce qu’ils avaient connu le fait d’être autonomes dans leur vie, plus jeunes, et donc ils étaient très reconnaissants de notre aide à leur endroit. Ils savent ce que c’est l’autonomie, ils savent ce qu’ils ont perdu, alors lorsqu’on les aide à récupérer une facilité pour de petites choses – ça n’a pas besoin d’être énorme – pour eux, ça faisait une très grande différence.  On sentait tout de suite leur reconnaissance.

 

AMC : As-tu parfois le sentiment que les ergothérapeutes auraient besoin de plus de « soutien » ou de moyens ?  Où est-ce qu’il y aurait place à amélioration quant à l’avenir de la profession ?

 

EC : C’est sûr que le domaine de l’ergothérapie en santé mentale gagne à être connu. Je pense que malheureusement, les étudiants n’ont pas beaucoup d’opportunités de stage en santé mentale.  Les milieux sont limités, et les étudiants sont peut-être aussi moins portés vers ces milieux… ?  Je pense qu’il y a une certaine crainte par rapport à la santé mentale, ou une méconnaissance à tout le moins.  En tout cas, j’ai eu des étudiants qui sont arrivés presqu’à contrecœur, et après leur stage, ils disaient : « Wow, je ne pensais pas que c’était ça, l’ergothérapie en santé mentale.  Je n’aurais jamais pensé, mais j’aime ça, finalement ! » Malheureusement, à cause des réformes du système de santé, on a beaucoup de difficultés présentement avec les places de stage ainsi que l’organisation de ces stages. Ce point serait à améliorer ; j’espère que ça va changer et qu’on va finir par passer à travers la crise. Que les étudiants soient plus « en contact » ouvrirait des portes pour avoir davantage d’ergothérapeutes en santé mentale.  C’est sûr que dans les instituts spécialisés en santé mentale, comme celui de Douglas où je travaille, le rôle des ergothérapeutes est quand même assez présent et connu ; la profession est bien respectée et appréciée des collègues de travail. Nous sommes beaucoup interpellés dans les différents dossiers… mais on n’est jamais assez nombreux, c’est sûr qu’on en aurait besoin de plus ! (Rires.)  

 

On gagne à être connus aussi au niveau du retour au travail notamment avec les personnes présentant des troubles mentaux plus courants tels que la dépression, l’anxiété.  Malheureusement, la dépression est devenue la première cause d’incapacité dans le monde. Les arrêts de travail sont de plus en plus fréquents et hélas, ça peut être long avant que les gens soient pris en charge en réadaptation.  Ce n’est pas tous les médecins qui vont référer vers les ergothérapeutes – ou du moins, ça prend du temps.  Il y a sûrement quelque chose à faire là-dedans pour accélérer la prise en charge afin d’éviter que des cas deviennent chroniques et aillent en invalidité prolongée.   C’est donc vraiment important de promouvoir le rôle de l’ergothérapeute là-dedans. 

 

AMC : Merci beaucoup Élise, et bon courage pour la suite! :)

 

 

 

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