Préserver le lien social en confinement : mission impossible ?

May 31, 2020

 

Il y a quelques semaines, c’était la Semaine de la santé mentale. Le thème de cette semaine était le lien social. Depuis la mi-mars, avec la limitation des rassemblements, nous avons dû nous tourner vers les technologies de l’information pour rester en contact avec notre entourage. Afin de mieux comprendre le lien social et ses subtilités en contexte de confinement, nous avons posé des questions à ce sujet à Louise Nadeau, docteure en psychologie, professeure émérite au département de psychologie de l’Université de Montréal, chercheuse spécialiste des dépendances et de la toxicomanie (particulièrement chez les femmes), officière de l’Ordre du Canada et chevalière de l’Ordre national du Québec.

 

1) Pourquoi le lien social est-il important pour la santé mentale?

C’est John Bowlby qui, dès 1969, nous a démontré le rôle clé de l’attachement dans le développement humain. Quelques dix ans plus tard, avoir un ou une confident.e à l’âge adulte s’est révélé un facteur de protection contre la dépression, au moins pour les femmes. Il ne manque pas d’études en psychologie pour démontrer le rôle protecteur (le buffering effect) du soutien social. Et je rappelle qu’il y a maintenant plus de 80 ans que Skinner commençait à démontrer combien l’environnement structure la vie des animaux, dont nous sommes…  Alors, que veulent dire ces données sur l’importance du soutien social lorsque, comme présentement, il y a un sentiment d’impuissance couplé à une grande incertitude, que plusieurs vivent comment une véritable menace ?

 

Les données parlent d’elles-mêmes. Les relations de soutien, de sollicitude, d’affection et de tendresse qui sont entretenues avec les autres sont déterminantes pour notre santé mentale et façonnent plusieurs de nos comportements.

 

Dans une période de stress comme maintenant, il me semble qu’il faut chercher à protéger ses liens sociaux. Chacun trouve ce qu’il faut faire. Il n’y a sans doute pas de recette universelle. Pour certains, ce sera le plaisir de renouer avec les cousins, les vieux amis… bref, ceux qui nous connaissent bien et avec lesquels il y a le confort que donne un vêtement un peu usé. Parfois, ce sera un échec, parfois c’est la découverte que l’amitié est toujours là. Pour d’autres, ce sera le plaisir d’échanger, de discuter, avec des proches et des moins proches, histoire d’utiliser un peu son cerveau. La confrontation des idées oblige à penser, à essayer de comprendre, à vouloir lire pour comprendre davantage. C’est une autre forme de soutien social.

 

Enfin, pour ceux et celles qui ont une vie de couple et/ou des enfants avec eux, vivre en confinement est plus de travail que de coutume, et cela peut être assez exigeant. J’ai trouvé que d’avoir un thème à discuter au souper évite les inévitables monologues avec des sujets usés… Évidemment, un souper, ça se prépare… il faut planifier, travailler un peu pour le préparer… et en discuter avant… tout cela aide un peu…

 

Faire quelque chose pour les autres aide à passer au travers de ces moments difficiles… c’est aussi une forme de communication…

 

2) Avez-vous des astuces à nous présenter pour maintenir le contact social durant la quarantaine?

Comme j’aimerais sortir un lapin blanc et rose de mon chapeau de magicienne pour fournir une recette infaillible de succès dans ses contacts sociaux… Des astuces ? Je n’ai ni la finesse ni la subtilité pour suggérer autre chose que des lieux communs en ces circonstances difficiles. Mais, je me permettrai quand même de faire une Carl Rogers de moi-même et de rappeler ce qu’il nous disait, en 1961 : « Dans mes relations avec les autres, j’ai appris qu’il ne sert à rien, à long terme, d’agir comme si je n’étais pas ce que je suis. (…) J’ai fini par conclure que ce qu’il y a d’unique et de plus personnel en chacun de nous est probablement le sentiment même qui, s’il était partagé ou exprimé, toucherait le plus profondément les autres. »[1]

 

 

3) Y a-t-il des différences au niveau de la qualité du lien social lorsque le contact est via les technologies de l’information (textos, appel vidéo...), en personne ou par téléphone ?

Il y a maintenant plusieurs semaines que nous sommes en confinement, et certains d’entre nous en ont ras le bol des Zoom, Skype et Facetime variés pour communiquer avec les proches. En dépit de la crise, on essaie de créer, au téléphone, à l’écran, une conversation qui ressemble à celle du face-à-face, aussi authentique que possible. Mais ce n’est pas toujours possible. Je pense aux amoureux passionnés qui sont séparés, aux grands-parents qui ont mal aux bras de ne pouvoir tenir leurs petits chéris dans leurs bras… et aux protestations des petits chéris eux-mêmes qui ne comprennent pas et qui s’ennuient du réconfort tendre des grands-parents… L’écran, ce n’est pas pareil.

 

De fait, il est beaucoup plus difficile à l’écran de saisir les indices de communication non verbale, de modulation dans l’émotion qui souvent guident la suite de nos interventions. Souvent, les silences nous aident à comprendre les malaises de l’autre. Avec Zoom ou Skype, on demande plutôt : « Es-tu toujours là ? Est-ce que je t’ai perdu ? » C’est plus difficile, et l’écran nous a à l’usure… ça fait un temps… on veut voir les autres en chair et en os…

 

Peut-être faut-il revenir à ce bon vieux Darwin et à l’observation de nos ancêtres les mammifères pour constater l’importance de la communication non verbale, de la proximité physique, d’une lecture des émotions en présence physique. Ce n’est pas pour rien qu’une de mes amies m’a dit pleurer à chaque fois qu’elle écoute La Symphonie confinée sur YouTube[2]. Ce confinement met les émotions à vif, et les yeux se remplissent d’eau sans qu’on ne puisse rien y faire… La distance permet aussi de prendre acte de l’importance des autres dans notre vie, de leur présence. Ce n’est peut-être pas pour rien que les derniers messages au portable des victimes du 11 septembre à New York étaient pour rappeler à leurs proches qu’ils les aimaient…  Il est vrai qu’il est souvent plus facile de dire les choses au téléphone…

 

Bref, pour répondre à votre question, c’est à la fois pareil et pas pareil.  Pareil, parce qu’il y a là, à l’écran, des personnes qui ont choisi de nous parler. Et on a une heure, 90 minutes pour parler. Un luxe…  Par ailleurs, ce n’est pas pareil parce qu’il manque quelque chose, ne fût-ce que le rituel de s’habiller pour aller chez les autres, ou faire le ménage parce qu’ils vont venir, ou faire un souper spécial parce qu’il y a de la visite… de la vraie visite…

 

Pour plus d’informations sur les projets et intérêts de recherche de Louise Nadeau, nous vous invitons à consulter ce lien.

 

[1] Rogers, C.R. (1961). On Becoming a Person. Boston : Houghton Mifflin, trad, 1968, p 15 et 22.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=rEjvRktXeis

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