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Traiter les troubles d’usage de substances addictives en stimulant le cerveau : réalité ou fiction ?

La recherche sur les troubles de consommation de substances psychoactives a grandement évolué au cours des dernières décennies. Les scientifiques ont su développer de nouveaux traitements afin de limiter l’impact de ces troubles sur la vie des personnes souffrant d’une addiction. Pour le restant du texte, on emploiera l’expression et le sigle consacrés pour décrire ces troubles dans le jargon technique : troubles d’usage de substances ou TUS. La pharmacologie, qui est la branche de la médecine s’intéressant aux médicaments, a su mettre au point des traitements pouvant réduire certains symptômes psychiatriques chez ces personnes. Les chercheurs ont d’abord ciblé les symptômes de sevrage (action de désaccoutumer quelqu’un de la consommation d’une substance addictive) afin de réduire la détresse observée en milieu clinique. Par exemple, les individus ayant développé une dépendance aux opioïdes peuvent maintenant recevoir une thérapie de remplacement, laquelle -- l’expression le dit -- consiste à remplacer la substance d’accoutumance par un composé pharmaceutique qui entraîne des effets similaires tout en présentant un risque d’addiction plus faible et une durée d’action prolongée. Ainsi, les personnes atteintes de TUS peuvent se libérer peu à peu de l’emprise de la drogue, tout en ressentant des effets de sevrage moins invalidants.

Néanmoins, il faut savoir que les traitements pharmacologiques pour les troubles de santé mentale n’ont pas pour but de traiter la maladie en soi, mais plutôt de limiter les symptômes associés. Il reste encore beaucoup de recherche à faire pour comprendre quels sont exactement les mécanismes sous-jacents et les implications dans plusieurs troubles psychiatriques comme les TUS. Les psychothérapies, associées ou non à un traitement pharmacologique, sont présentement prescrites pour les TUS. Ces traitements psychothérapeutiques permettent de réguler les aspects psychologiques et moléculaires.

Étapes de l’addiction avec certaines régions neuroanatomiques impliquées. Figure provenant de Volkow et al., 2016

Les TUS sont très complexes puisqu’ils sont associés à des modulations dans les différentes parties du cerveau : des changements dans les circuits de neurones, dans l’activité synaptique et au niveau moléculaire sont observés (Volkow et al., 2016). On parle alors de neuroadaptations conséquentes à l’exposition à une substance. Des changements dans les circuits neuronaux sont aussi observés dans différentes régions corticales (cortex préfrontal) et sous-corticales (striatum), lesquelles sont impliquées dans le modèle de l’addiction. Comme les comportements addictifs sont régis par ces circuits, les chercheurs ont émis l’hypothèse qu’il serait possible de réduire les comportements de recherche de substances addictives en renversant les neuroadaptations survenues chez les personnes atteintes de TUS.

Exemple de modèle de TMS. Image provenant de The BrainStimulator, disponible à http://thebrainstimulator.net/brain-stimulation-comparison/

C’est dans cette perspective que la stimulation magnétique transcrânienne ou TMS (Transcranial Magnetic Stimulation) a été considérée comme un traitement potentiel qui consiste à moduler les circuits neuronaux des personnes souffrant de troubles mentaux. La TMS emploie une bobine de fil métallique qui est apposée sur le scalp. Quand un circuit électrique passe dans cette bobine, un champ magnétique perpendiculaire à celle-ci est généré. Ce champ magnétique produit à son tour un champ électrique perpendiculaire au niveau des neurones. Le courant électrique excite les neurones et stimule la libération de neurotransmetteurs, qui elle peut mener à des phénomènes de plasticité synaptique. Autrement dit, la TMS modulerait l’activité d’une population de neurones et entraînerait une modification des circuits de neurones affectant différentes régions du cerveau.

La TMS donne des résultats très variables qui nécessitent une compréhension de certains facteurs d’influence. Tout d’abord, le champ électrique affectant les neurones peut moduler leur activité de différentes façons selon le type de stimulation. D’une part, une stimulation dite à haute fréquence (〜10 Hz) peut augmenter l’activité des neurones se situant sous la bobine. D’autre part, une stimulation à basse fréquence (〜1 Hz) peut au contraire réduire l’activité des neurones. En dehors du type de stimulation et de l’intensité de celle-ci, un autre facteur d’influence est la forme de la bobine métallique utilisée. Les deux types les plus communs sont ceux en forme de 8, qui activent principalement les neurones corticaux de surface, et ceux en forme de H qui permettent d’atteindre des neurones situés plus profondément.

La communauté scientifique s’intéresse depuis une dizaine d’années à l’utilisation de la TMS pour traiter les comportements des individus ayant un TUS (Hanlon et al., 2018). Il s’agit en effet d’une technique non-invasive et indolore qui pourrait donner des effets assez rapidement. Des données ont été recueillies concernant l’addiction à l’alcool, à la nicotine et à la cocaïne. Pour l’alcool, les résultats rapportés par différentes études sur l’impact de la TMS sur les symptômes du craving (besoin impérieux de boire) sont inconstants. Il est donc difficile de déterminer les effets de la TMS chez les sujets avec une dépendance à l’alcool. Les neuroadaptations observées chez les sujets dépendants à la cocaïne diffèrent de celles remarquées chez ceux ayant une addiction à l’alcool. Les données suggèrent qu’une stimulation du cortex préfrontal dorsolatéral (région vulnérable aux TUS) réduirait le nombre de rechutes. Bien que ces résultats préliminaires soient encourageants, les scientifiques devront mettre à contribution des cibles anatomiques différentes et recruter davantage de participants à la recherche. Avoir davantage d’options au niveau des cibles anatomiques permettraient d’offrir une diversité dans les approches qui pourraient s’avérer utile pour personnaliser les traitements selon la substance consommée. Pour ce qui est de la nicotine, une étude a suggéré que l’utilisation de la TMS à haute fréquence donnait de meilleurs résultats que celle de la TMS à basse fréquence pour réduire le nombre de cigarettes consommées (Dinur-Klein et al., 2014). Cette même étude s’est intéressée à l’influence du contexte, précédant la stimulation, sur l’efficacité de la TMS à haute fréquence. Les chercheurs ont constaté que la diminution la plus importante de cigarettes consommées suite à la stimulation était observée chez le groupe qui avait été exposé, avant la TMS, à des éléments rappelant la consommation (comme un briquet ou une tasse de café), par rapport au groupe qui n’avait pas été exposé à de tels éléments.

Bien que la TMS semble être un outil prometteur dans le traitement de nombreux troubles de santé mentale, il est néanmoins important de noter que, de façon générale, les résultats présentés ci-dessus sont préliminaires et sujets à débat. La validité des résultats obtenus par certains chercheurs dans le passé a été remise en question à cause de l’emploi de méthodologies discutables, notamment en ce qui concerne l’emplacement des bobines sur le scalp qui était imprécis. Afin de déterminer si la TMS peut effectivement être utilisée dans le traitement des TUS, il sera donc nécessaire d’obtenir de nouvelles données en ayant recours à de plus grandes cohortes de sujets et à des protocoles utilisés par l’ensemble des chercheurs. Répéter les expériences avec les mêmes protocoles faciliterait les comparaisons et donnerait davantage de poids aux résultats obtenus. Il n’en demeure pas moins que la TMS est une technologie prometteuse qui pourrait bien être employée de concert avec les traitements psychothérapeutiques et pharmacologiques prescrits actuellement. La TMS demeure une technologie dispendieuse, et cela explique pourquoi elle est si peu répandue dans les centres de santé. Une plus grande accessibilité et une formation du corps professionnel sont donc indispensables à l’implantation de cette technologie.

Références

Volkow, N. D., Koob, G. F., & McLellan, A. T. (2016). Neurobiologic advances from the brain disease model of addiction. New England Journal of Medicine, 374(4), 363-371.

Hanlon, C. A., Dowdle, L. T., & Henderson, J. S. (2018). Modulating neural circuits with transcranial magnetic stimulation: implications for addiction treatment development. Pharmacological reviews, 70(3), 661-683.

Dinur-Klein, L., Dannon, P., Hadar, A., Rosenberg, O., Roth, Y., Kotler, M., & Zangen, A. (2014). Smoking cessation induced by deep repetitive transcranial magnetic stimulation of the prefrontal and insular cortices: a prospective, randomized controlled trial. Biological psychiatry, 76(9), 742-749.

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