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Les mille et une nuits, partie 2

Suite de l'entrevue avec Julie Carrier, professeure à l'Université de Montréal et spécialiste du sommeil.

Agnès Martinova Croteau : Vous en avez déjà parlé un peu mais est-ce que vous pourriez donner quelques troubles du sommeil supplémentaires, en passant du plus commun au plus rare, voire incapacitant?


Julie Carrier : Les troubles du sommeil, il y en a une « flopée ». Dépendamment des nomenclatures, certains diront qu’il en existe cinquante, alors que d’autres croient qu’il y en a un peu moins. On peut parler de la proportion de ces troubles-là, et ensuite de l’aspect « invalidant » – sauf qu’ils sont tous invalidants, en fait, et c’est pour cela que je dis toujours qu’il faut les prendre au sérieux. Cependant, parmi ceux qui sont épidémiques présentement, il y a premièrement le syndrome des apnées du sommeil. À cause de deux facteurs dans la société qui sont le vieillissement de la population ainsi que l’augmentation de l’obésité, le syndrome des apnées obstructives du sommeil monte en flèche. Ces apnées arrivent lorsque l’on arrête de respirer durant son sommeil, et cela amène deux conséquences majeures. De un, notre corps, et notre cerveau en particulier, manquent d’oxygène de façon répétée. Il y a des gens qui arrêtent de respirer 20 à 30 fois par heure de sommeil pendant des périodes de 8 à 10 secondes. Cela fait en sorte que les taux d’oxygène deviennent très, très bas dans le sang. De deux, souvent, pour recommencer à respirer, la personne va se réveiller (ce qu’on appelle des micro-éveils). Ces gens-là souffrent donc habituellement de somnolence : ils s’endorment un peu partout, par exemple au volant, et ont également souvent des troubles cognitifs. Tout ça, c’est sans nommer les problèmes cardiaques puisque ce n’est pas que le cerveau qui a des problèmes en lien avec la respiration, c’est l’ensemble des fonctions vitales qui manquent d’oxygène. Si on ne traite pas ce problème, il peut même y avoir des lésions à long terme au niveau du cerveau et on pense que cela pourrait être un autre prédicteur de la maladie d’Alzheimer. Le traitement est simple, mais pas agréable, le plus populaire étant la pression d’air continue qui comporte quand même des problèmes puisque les gens ont de la difficulté à suivre correctement la prescription. (Il y a bien sûr d’autres types d’appareils qui peuvent aider, notamment dentaires.) C’est un trouble qui est un peu plus « urgent » en ce qui concerne le vieillissement de la population – car avec l’âge les muscles deviennent plus « flasques », amenant donc plus de chances de souffrir des apnées du sommeil – mais aussi en ce qui concerne les jeunes, ce qui est très triste. Avant, on voyait très peu d’enfants avec ce trouble (excepté ceux qui avaient des malformations au niveau des amygdales, par exemple). Maintenant, on voit beaucoup plus d’enfants en surpoids qui vont avoir des apnées obstructives à cause de leur obésité. Vous pouvez vous imaginer ce que ça fait, de l’anoxie cérébrale sur un cerveau adulte… mais imaginez maintenant ce que ça peut faire sur un cerveau en développement. C’est encore peu étudié, mais comme on dit, ça ne « regarde pas bien ».


Un autre trouble qui fait partie des plus répandus, c’est l’insomnie. Le nombre de gens qui développent éventuellement une insomnie est aussi extrêmement important. Dépendamment des recensements, cela peut tourner entre 8 et 12 % de la population. C’est normal, de ne pas dormir, quand ça ne va pas bien : si on a une peine d’amour, des problèmes financiers, des problèmes au travail ou des conflits de toutes sortes, je dis toujours que c’est « adapté de ne pas dormir devant un lion ». Autrement dit, c’est une réponse adaptée d’être réveillé quand on sent qu’on est à risque de quelque chose de précis. Par contre, ce qui se produit chez certaines personnes, c’est que ça commence comme cela, avec un élément déclencheur, une période d’examens, peu importe, quelque chose qui fait que ce n’est pas anormal de mal dormir; puis, à un moment donné, ça se maintient et la personne développe une anxiété qui n’est plus en rapport avec l’événement déclencheur, mais bien par rapport au sommeil comme tel. Elles se disent des choses comme : « ah, bien là, Julie Carrier a dit que le sommeil est tellement important… Ça fait 10 jours que je dors pas bien, c’est effrayant, il faut absolument que je dorme ce soir parce que demain j’ai une grosse entrevue…». Elles en viennent à créer un cercle vicieux où le sommeil devient lui-même anxiogène. C’est une plaie pour beaucoup, beaucoup de gens. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a un traitement. Il y a des médicaments qu’on peut prendre, même si aucune médication présentement sur le marché permet qu’on les utilise à long terme. On recommande donc de les utiliser si on traverse une période particulièrement éprouvante. Par ailleurs, la thérapie cognitive comportementale fonctionne extrêmement bien. Elle demande évidemment un investissement en temps et en énergie, sans compter qu’il faut trouver l’endroit pour recevoir ce type de thérapie-là. J’encourage les gens à aller chercher ces informations, même si les listes d’attente sont parfois très longues. Je rencontre souvent des gens qui me disent qu’ils sont insomniaques depuis, quoi, dix ans! Donc, même si la liste d’attente dure un an, ça vaut la peine de se mettre dessus pour finir par recevoir un traitement.


Il y a des syndromes complètement invalidants comme la narcolepsie, dont vous avez peut-être déjà entendu parler et qui fait partie de la classe des « hypersomnies ». Il y a des gens qui ont vraiment de la difficulté à rester éveillé, et ce n’est pas parce qu’ils ont des apnées du sommeil ou qu’ils sont en privation chronique de sommeil. Ils sont simplement atteints d’une maladie, la narcolepsie. Ces gens-là auront donc des crises de cataplexie, perdant alors tout leur tonus musculaire, et ce, en général lors d’une stimulation émotive. C’est comme une « attaque de sommeil ». Ils vont s’endormir dans des endroits ou à des moments complètement inappropriés : la tête dans leur soupe, par exemple. C’est comme si les mécanismes du sommeil venaient envahir l’état d’éveil de la personne. C’est très invalidant : imaginez quelqu’un qui part à rire, debout, et qui perd alors son tonus musculaire. Le résultat est qu’il tombe par terre!


AC : Le fait de conduire peut poser problème aussi?


JC : C’est cela, ces gens-là doivent évidemment être bien contrôlés. La bonne nouvelle est que le traitement est surtout médicamenteux. Ça a d’ailleurs été une belle découverte du sommeil. Pendant longtemps, ces gens-là ont été vus en psychiatrie avant qu’on découvre qu’il s’agissait d’un désordre. Tu imagines, le comportement était bizarre quand même… Tomber par terre parce que tu pars à rire ou parce que tu as une émotion forte, et que tu dormes dans ta soupe quand quelqu’un te parle ou te raconte une blague… Les gens trouvaient cela vraiment particulier. Ce qui est triste, c’est que même encore aujourd’hui, la narcolepsie n’est pas si connue que ça chez les professionnels de la santé. Étant donné que j’ai aussi un réseau canadien sur le sommeil, dans lequel des patients sont également impliqués, je peux vous dire qu’il y en a qui ont pris beaucoup de temps avant de pouvoir être diagnostiqués. Pourquoi? Parce que ce n’est pas si enseigné que ça, dans les sciences de la santé (incluant les spécialités des psychologues, des infirmiers, etc.). En médecine, ils ont peut-être une formation de 2 ou 3 heures sur le sommeil. Évidemment, les médecins connaissent l’insomnie, ils en entendent parler tout le temps. Par contre, des syndromes plus rares, comme la narcolepsie, c’est important d’en parler aussi parce que ce n’est pas tous les médecins qui ont le réflexe d’y penser ou de référer à une clinique du sommeil.


AC : Vous venez de mentionner que la narcolepsie était traitée auparavant en psychiatrie. Il s’adonne que Neuropresse est, justement, un acteur sur la scène de la santé mentale. Y a-t-il donc vraiment un lien entre le sommeil et la santé mentale, ou les troubles de santé mentale?


JC : Un lien énorme! Premièrement, je dirais qu’il n’y a pas un trouble de santé mentale qui n’est pas associé à des difficultés du sommeil. Que ce soit l’anxiété, la dépression, la schizophrénie… ils ont tous des particularités sur le plan du sommeil. De plus, le message important à dire, c’est que les troubles du sommeil peuvent également être des précurseurs de troubles de santé mentale. Il y a beaucoup de recherches qui le montrent. Évidemment, les troubles du sommeil associés ont longtemps été dans les critères de diagnostic de dépression, que ce soit en lien avec l’insomnie ou l’hypersomnie. Cependant, ce qui est intéressant, c’est que les études montrent aussi que l’insomnie précède souvent la dépression. Ainsi, le fait de mal dormir, à la longue, peut être un prédicteur que la personne développera une dépression par la suite. C’est pour cela que je dis que le sommeil est crucial pour la santé physique, cognitive et émotionnelle. Je ne connais aucun problème de santé mentale qui ne soit pas associé avec des difficultés de sommeil, d’autant plus que bien souvent, c’est la difficulté de sommeil qui arrive en premier. D’où l’importance de la traiter. Ce n’est pas banal d’essayer de trouver de l’aide, même pour l’insomnie. Un autre point intéressant pour la santé mentale, même si ce n’est pas encore assez enseigné en psychologie, c’est qu’il s’agit d’un comportement modifiable, voire malléable, et ce, assez facilement. Par exemple, je disais que l’insomnie peut être traitée avec la thérapie cognitive comportementale. C’est sûr que c’est une thérapie qui s’occupe davantage du sommeil : elle ne va pas au fond des choses et ne regarde pas le pourquoi du pourquoi. Cependant, des fois, je trouve que le fait de prendre contrôle de son sommeil peut être une première prise intéressante. Déjà, le fait de dormir mieux est hyper important pour le cerveau et permet aussi de balancer les choses. De plus, souvent, en travaillant à briser la relation d’anxiété avec son sommeil, la personne va déjà se sentir en contrôle d’un petit aspect. Ce n’est pas parce que la personne traite le sommeil qu’elle enlève toute la dépression, mais elle peut au moins se dire : « OK, je ne peux pas tout changer, mais ça, oui. » Les études sont très fortes en ce sens. Je le dis aussi aux étudiants. Il y a beaucoup de problèmes de santé mentale sur le campus actuellement : quand on regarde l’enquête de l’Université de Montréal sur la santé mentale des étudiants, un des points les plus rapportés était les problèmes de sommeil. C’est ce qui était le plus associé aux problèmes de santé mentale. Moi, je dis qu’il faut faire quelque chose, parce qu’on pourrait offrir aux étudiants ces groupes de thérapie-là, qui ne sont pas toujours faciles à trouver. À l’hôpital Sacré-Coeur, il y en a qui sont gratuits, mais il faut être investi. Ça dure huit semaines pendant lesquelles la personne doit venir une heure par jour pour travailler là-dessus, mais c’est extrêmement efficace. C’est plus efficace à long terme que la médication parce que la personne garde ses acquis et lorsque l’insomnie revient un peu, à l’avenir, elle sait quoi faire. En conclusion, il faut traiter le sommeil, comme j’ai déjà dit, et particulièrement si on est déjà en dépression ou qu’on sent qu’on ne va pas bien. Ça se traite, il y a de l’espoir! AC : Maintenant, si on veut simplement optimiser le côté réparateur de notre nuit de sommeil, doit-on penser à une routine? à une ambiance? à un produit? Un petit cognac, comme quelqu’un suggérait dans mon entourage… ;)?


JC : Ah, j’y reviens pour le cognac! (Rires). L’hygiène de sommeil est super importante. D’abord, zéro caféine. Zéro! (Rires.) Je suis dure, mais c’est vrai. Votre tante ou votre oncle vous dit peut-être : « Moi, ça change rien, je peux boire du café et ça ne m’empêche pas de dormir. » Ce que l’on ne sait pas, c’est que de un, chez certaines personnes, ça va effectivement les empêcher de dormir ou les amener à se réveiller pendant la nuit. De deux, chez tous, ça diminue le sommeil lent profond même si on ne s’en aperçoit pas. Ça crée donc un cercle vicieux : plus on consomme de la caféine, moins le sommeil est récupérateur. Moins le sommeil est récupérateur, plus on a envie de consommer de la caféine pour se réveiller! Je dis donc toujours qu’une personne en santé ne devrait jamais avoir à utiliser un stimulant pour rester réveillée. Si vous avez besoin d’un stimulant pour rester réveillé, ça veut dire soit que vous avez un trouble du sommeil, soit que vous ne dormez pas assez. On ne devrait pas avoir besoin de caféine dans sa vie. C’est donc l’exclusion du café en ce qui me concerne, incluant les variantes comme Redbull et compagnie.


Maintenant, l’alcool, c’est un hypocrite sur le plan du sommeil. Les gens qui ont de l’insomnie, entre autres, peuvent avoir envie de prendre un petit cognac ou un petit verre de vin avant de se coucher puisque c’est vrai que ça calme et qu’on s’endort plus rapidement, mais le métabolisme de l’alcool fait en sorte qu’on se réveille. On le sent de plus en plus en vieillissant. C’est la grande peine de ma vie! (Rires.) Si je bois plus d’un verre de vin le soir, c’est certain que je vais me réveiller pendant la nuit. Pour rappel, le sommeil devient plus fragile en vieillissant. Il vaut mieux diminuer l’alcool avant de dormir ou ne pas en boire trop près de l’heure du coucher; il change l’architecture du sommeil.


Par ailleurs, il faut s’exposer à la lumière du jour. On parlait de chronobiologie, des rythmes biologiques : c’est important que notre horloge biologique soit bien synchronisée. Ensuite, on doit dormir dans la noirceur et s’assurer d’être confortable, évidemment. L’exercice physique est extrêmement important, il y a des gens par contre qui n’aiment pas en faire trop proche de l’heure du coucher parce que ça peut trop stimuler ou suractiver, mais le sommeil et l’exercice sont toujours corrélés. Ceux qui font le plus d’activité physique sont ceux qui ont la meilleure qualité de sommeil, et vice versa. En résumé, activité physique, lumière, pas de caféine…


AC : Cellulaire?


JC : Ah. (Rires). Enlevez-moi ça des chambres à coucher! C’est le fléau des jeunes. Il y a deux aspects aux nouvelles technologies. La lumière paraît super innocente mais c’est extrêmement important pour la physiologie. Un, la lumière, c’est comme du café : ça stimule. Il faut avoir de la lumière pendant la journée mais pas le soir, car avoir de la lumière en plein visage, ça donne envie de retarder le coucher. Deux, la lumière peut changer l’heure de l’horloge biologique. La lumière le soir, son rôle, c’est de retarder l’heure de l’horloge biologique. Ça fait que les jeunes qui ont déjà de la misère à se coucher tôt et qui s’exposent beaucoup à la lumière avant de dormir se stimulent par la lumière et poussent leur horloge biologique à vouloir se coucher plus tard et se lever encore plus tard le lendemain. De plus, vous l’avez sûrement lu car il y a eu beaucoup d’articles là-dessus, mais dans les appareils électroniques, il y a beaucoup de lumière bleue. Le système circadien, le système du cerveau qui capte la lumière pour les rythmes biologiques, est très, très sensible au bleu. Sur certains modèles de téléphone, il existe une fonction avec laquelle vous pouvez non seulement baisser l’intensité de la lumière, mais aussi enlever le bleu de votre écran ou diminuer le spectre bleu de la lumière que vous recevez. Par ailleurs, pour les notifications, ça n’a aucun bon sens de laisser ça ouvert sur son téléphone durant la nuit. Aucun bon sens! (Rires).


AC : Encore une fois, le message est lancé! Parallèlement, en sondant un peu mon entourage, quelqu’un a parlé de la mélatonine. Qu’en est-il vraiment?


JC : Ça, ça va. La mélatonine est sécrétée naturellement par le corps la nuit. On l’appelle aussi l’hormone de la noirceur parce que vous commencez à en sécréter quelques heures avant votre heure de coucher habituelle et ça finit vers votre heure de lever habituelle. Ce qui se vend en pharmacie, c’est de la mélatonine à des doses de cheval. Même la plus petite dose vendue en pharmacie équivaut à mille fois plus que ce que vous sécrétez. On l’appelle l’hormone de la noirceur parce que si vous allumez les lumières durant la nuit, il va tout de suite y avoir une suppression de votre mélatonine. Elle est vraiment inhibée par la lumière. Ce que vous achetez en pharmacie peut avoir deux effets. Ça aide certaines personnes à s’endormir parce qu’à ces très hautes doses-là, il y a un aspect un peu somnifère, je dirais, mais sans l’effet d’habituation. Cependant, il faut savoir que c’est aussi un chronobiotique, ce qui veut dire que vous pouvez changer l’heure de votre horloge biologique avec la mélatonine. Si vous la prenez une heure avant votre heure de coucher habituelle, ça pourrait vous aider à vous endormir, mais vous pourriez noter après un certain temps que vous commencez également à vous réveiller plus tôt. Quand vous prenez la mélatonine avant votre heure de coucher, c’est comme si vous disiez à votre horloge biologique : « Eh, c’est déjà la nuit, là! » Et l’horloge biologique s’adapte à ça. Les gens ne le savent pas, ils le prennent plutôt comme un pseudo somnifère puisque c’est vrai qu’à hautes doses, ça peut induire la somnolence, mais il faut savoir qu’on pourrait avoir aussi tendance à rendre l’heure de lever plus précoce. Je ne suis pas contre ni pour. Le problème avec tout ça est qu’il y a peu d’études concluantes. Pas parce que ça n’a pas de potentiel; elle a juste été peu étudiée. C’était déjà vendu dans les pharmacies, il n’y avait pas de compagnie pharmaceutique qui pouvait faire beaucoup d’argent avec ce produit (rires). Il y a donc eu peu d’études complètement contrôlées. Il faut faire attention, par contre, parce que ça reste une hormone. Ça peut interagir avec certains systèmes hormonaux (notamment la puberté à l’adolescence) ou bien avec certains médicaments. Je recommande donc tout le temps d’en parler quand même à un professionnel de la santé avant de se mettre là-dessus.


AC : Ma prochaine question en est une un peu plus de synthèse. Que pourrait dénoter chacun des éléments suivants: un, le fait de ronfler?

JC : Ronfler n’est pas grave. C’est très, très grave pour le conjoint! (Rires.) Si vous ronflez et que vous avez un conjoint, c’est lui qui ne dort pas bien et qui est à risque, ce qui fait qu’il devrait dans ces cas-là sortir de la chambre à coucher. Par ailleurs, on peut ronfler sans qu’il y ait de problème d’obstruction, mais ça peut valoir la peine d’en parler quand même à votre médecin, surtout si c’est associé à des arrêts respiratoires. Ça peut être, des fois, un symptôme d’apnée du sommeil.


AC : ...Donner des coups de pied à son partenaire?

JC : Ça peut vouloir dire que la personne fait les mouvements périodiques des jambes durant le sommeil. Il y a d’autres types de désordre aussi. Les mouvements périodiques des jambes durant le sommeil peuvent n’avoir aucune conséquence. Quand on vieillit, il y a 50 % des gens qui vont donner de façon sporadique de petits coups de pied. Quand ça commence à être vraiment gros, on peut commencer à se demander si ça interfère avec la qualité du sommeil. Il y en a beaucoup chez les gens qui ont aussi le syndrome des jambes sans repos, soit ceux qui ont vraiment des douleurs au niveau des jambes et qui peuvent seulement se soulager en bougeant. C’est considéré comme un désordre de sommeil parce que les symptômes sont plus importants en fin de soirée, lorsque la personne veut se coucher. C’est difficile de dormir lorsqu’il faut bouger les jambes pour enlever les sensations désagréables. C’est donc beaucoup associé à l’insomnie proprement dite.


Si la personne a 50 ans ou plus et qu’elle bouge non seulement les jambes mais les bras aussi et que ça devient agressif ou violent, ça peut être un autre syndrome qui est le syndrome du désordre comportemental en sommeil paradoxal. C’est plutôt vu chez les hommes plus âgés. Je disais tantôt qu’on est atonique pendant le sommeil paradoxal, et c’est pour une bonne raison. Chez ces gens-là, il n’y a pas de perte de tonus musculaire durant le sommeil paradoxal. Donc, ils « actent » leur rêves. Malheureusement, parmi les cas qu’on voit en clinique, c’est souvent des rêves très agressifs. Les gens vont donner des coups de poing, par exemple. C’est souvent le conjoint qui demande à ce qu’il y ait une évaluation. Ce type de problème-là peut aussi être un prodrome, un prédicteur du développement de la maladie du Parkinson.


AC : ...Être fatigué pendant le jour, toujours avoir envie de dormir ou faire de très, très grasses matinées?

JC : La première cause de la fatigue, quand on est jeune, c’est la privation chronique de sommeil. Je me demande souvent si les jeunes savent ce que c’est être vigilant. J’enseigne à huit heures et demie, malheureusement, le mardi matin, et ce n’est pas parce que je suis plate, mais ça me fascine de voir les jeunes qui sont incapables de rester réveillés. Quand on est vigilant, en bonne santé dans son cycle éveil-sommeil, on ne devrait pas s’endormir! Jamais, même si c’est plate! Ni dans le métro, ni à regarder la télévision, ni à attendre, etc. Être vigilant, ça veut dire que l’on a envie de se coucher le soir (rires), mais qu’on n’a pas à s’endormir, jamais, durant la journée. Donc, la première cause, c’est la privation chronique de sommeil. Si on dort un nombre normal d’heures et qu’on a des problèmes à rester réveillé, là il faut consulter. Ça peut vouloir dire qu’on a un syndrome des apnées du sommeil ou bien une hypersomnie, que ce soit la narcolepsie ou une hypersomnie idiopathique dont on ne connaît pas trop la cause. Il y a beaucoup de gens, et plus qu’on pense, qui ont une sorte de somnolence chronique malgré le fait qu’ils dorment un nombre suffisant d’heures. C’est la même chose pour les personnes âgées, avec qui j’ai beaucoup travaillé. Souvent, les gens disaient : « ah, c’est normal qu’elle ne soit pas capable de rester réveillée, elle est plus âgée. » Non, non plus! À tout âge, on devrait être capable de rester éveillé et de ne pas s’endormir, même si la situation est monotone ou plate; en conduisant sur de longues distances par exemple. Si on a envie de s’endormir le jour en conduisant, c’est qu’il est hautement temps qu’on arrête de conduire. On ne devrait pas avoir à le faire, sinon, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche.


AC : ...À l’inverse, avoir le sommeil très léger, ce qui fait que l’on se réveille à la moindre petite chose?

JC : Ça peut être qu’on a une mauvaise hygiène de sommeil, ça peut être qu’on est insomniaque aussi. C’est souvent dû à l’anxiété ou à l’âge. En vieillissant, on devient moins tolérant aux bruits et aux autres stimuli. L’hygiène de sommeil devient d’autant plus essentielle. Ce qui est important, ce n’est pas tant de ne pas se réveiller, mais plutôt d’être capable de se rendormir.


AC : ...Parler dans son sommeil?

JC : Ça s’appelle la somniloquie et ça n’a pas été associé à quoi que ce soit de grave. Excepté bien évidemment si vous racontez des choses que vous ne vouliez pas raconter et que quelqu’un écoute (rires). Ça n’a jamais été associé à quelque chose de négatif jusqu’à maintenant mais je ne peux pas dire que ça a été super étudié.


AC : … Faire des cauchemars?

JC : Les cauchemars ont été davantage étudiés. Pas chez les enfants, mais chez quelqu’un qui continue de façon répétée à faire des cauchemars, ça peut être associé au syndrome du stress post-traumatique. Ça se traite aussi avec des techniques comportementales. Il faudrait que les psychologues s’y intéressent davantage. Habituellement, les cauchemars répétés s’expliquent par quelque chose qui n’a pas été résolu chez la personne adulte.


AC : Quels sont les mystères qui restent à percer dans le domaine?

JC : Tout! Il en reste beaucoup encore. C’est pour ça que je ne vais pas prendre ma retraite tout de suite. (Rires.) Ce qu’il nous reste vraiment à comprendre, ce sont les mécanismes fondamentaux. Nous avons des solutions comportementales pour certains désordres, mais comment peut-on avoir une prise encore plus grande sur les façons d’influencer le sommeil? Il y a toutes sortes de choses qui se développent, vous allez peut-être le voir aussi sur Internet... Ça me choque. Le secteur privé s’est aperçu que c’est 25 % de la population qui a des troubles du sommeil, donc qu’il y a une « cenne à faire. » Il va vendre toutes sortes de bébelles censées aider à dormir. La plupart des gens cherchent une solution pour leur insomnie et tout le reste, et ils n’ont pas accès aux ressources ou ont de la difficulté à les trouver, alors ils essayent tout ce qui se trouve sur Internet. Une des choses qu’on y trouve, c’est que des nouvelles études commencent à démontrer qu’on pourrait intensifier le sommeil en utilisant des stimulations spécifiques, soit avec des sons, soit avec de la stimulation électrique transcrânienne (de toutes petites stimulations). Mais on est au tout, tout début de ces recherches-là. J’en fais, d’ailleurs : tenter de changer ou d’amplifier le sommeil lent profond, trouver des solutions pour augmenter la qualité du sommeil et augmenter ses fonctions. Cependant, le privé a vu cela, les quelques articles dans la littérature, et désormais on peut se procurer ces appareils de stimulation sur Internet. C’est incroyable comment il va vite! Je suis d’accord que les chercheurs ne vont pas très vite parce qu’on veut toujours être sûr, et ça prend beaucoup de temps, mais je trouve que le public est mal servi. Le privé va très, très vite, sans qu’on ait la preuve que les produits fonctionnent, et les gens sont tellement désespérés qu’ils les achètent.


C’est pour ça que je voulais vous dire, pour finir, un mot au sujet du réseau canadien sur le sommeil que j’ai développé en 2015. Ça s’appelle le Réseau canadien de sommeil et rythmes circadiens et ça regroupe tous les chercheurs, les étudiants et les technologues qui travaillent sur le sommeil. On s’est mis de concert avec trois autres associations : la société canadienne du sommeil, qui existe aussi, et deux associations de patients qui ont des troubles du sommeil. On lance une campagne de santé publique sur le sommeil le 24 septembre prochain. Il y aura un tout nouveau site web, nommé Dormez là-dessus en français, et Sleep on it en anglais. Ce nouveau site Web sera un endroit où l’on peut trouver de l’information pertinente, scientifiquement valable, sur l’importance du sommeil et les désordres du sommeil. Ce qui est intéressant, c’est que l’information vient vraiment des chercheurs et des cliniciens, elle sera donc vraiment valide. Il y aura des dossiers spéciaux, des faits inusités, etc. Au-delà des méthodes pour modifier le sommeil, il y a déjà énormément de connaissances que nous avons qui permettraient à un public avisé de prendre des décisions éclairées. Il est temps que les chercheurs en sommeil s’organisent pour que la population sache tout ce qu’on sait.


Tous nos remerciements à Julie Carrier pour sa grande générosité dans le partage de ces informations. Lien: https://www.cscnweb.ca/

Date à retenir: le 24 septembre, lancement du site Web Dormez là-dessus - Sleep on it